40 ans de souvenirs

Faisant partie de ceux que l’on surnomme affectueusement « les enfants du Festival », le journaliste Félix B. Desfossés est allé à la rencontre des fondateurs et des bénévoles de la première heure afin de nous faire découvrir des aspects méconnus de la visite de grands noms du cinéma qui ont contribué à la renommée de l’événement.

 

J’AI VU LELOUCH, LE LABRECQUE ET LE LAUZON…À LA CHASSE AU TÉMISCAMINGUE!

Claude Lelouch est probablement le plus grand réalisateur à avoir été reçu par le Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue. Le géant du cinéma français, réalisateur de l’oeuvre phare Un homme et une femme (1966, récipiendaire de la Palme d’or du Festival de Cannes et de l’Oscar du meilleur film étranger) est venu nous visiter au cours d’une période de redéfinition de sa carrière et en a profité pour aller à la chasse au Témiscamingue!

 

UN FILM POLICIER
Attention bandits! est le titre du film que Lelouch venait présenter en 1987. Cette production mettait en vedette un jeune Patrick Bruel dont la carrière en chanson décollait à peine en France. Ici, c’est plutôt en 1989 que ça a explosé pour lui, notamment avec son succès Casser la voix.  Avec Attention bandits!, Lelouch retournait à une formule cinématographique plus classique après avoir exploré la forme pendant quelques années. Il s’agissait ici d’un film policier, tout simplement. Bruel y donnait la réplique à Marie-Sophie L., épouse de Lelouch.

 

LE VIRAGE
Plutôt que de viser le public de Cannes avec ce nouveau film, Lelouch et son équipe de promotion ont opté pour une participation à la Fête du cinéma en France. Il s’agit d’une journée annuelle au cours de laquelle de nombreux films sont offerts en salle, puis accessibles à prix réduit au cours de la période qui suit la fête. Ce sont généralement des films grand public qui y sont présentés. Ce choix donnait le ton à la campagne promotionnelle qui a entouré Attention bandits!. Que ce soit de son intention ou de celle de la production, l’idée était de renouer avec le peuple, de cesser de créer pour l’élite.

 

NON À CANNES, OUI À ROUYN ET AU TÉMIS!
L’équipe du Festival du cinéma est entrée en contact avec le réalisateur par l’intermédiaire de son distributeur. « Nous avions vu que Marie-Sophie L., son épouse, jouait dans le film. Nous avons donc lancé l’invitation aux deux », explique Jacques Matte. Lelouch a accepté, tout simplement. L’un des plus grands réalisateurs au monde tourne le dos à Cannes, mais accepte l’invitation du Festival du cinéma international en Abitibi- Témiscamingue? Oui, absolument! Incroyable, mais vrai! Et cela semble tout à fait conséquent avec le type de promotion qui entourait Attention bandits!.

Bien sûr, le réalisateur a été accueilli en grand par l’équipe, les bénévoles et le public du festival. Mais c’est au Témiscamingue qu’on a mis le paquet pour recevoir Claude Lelouch puisque son film a aussi été présenté à Ville-Marie, dans la salle de cinéma que l’on connait aujourd’hui sous le nom du Théâtre du Rift. Le réalisateur a assisté à la projection et a rencontré le public! « C’est probablement l’une des plus grandes personnalités à avoir visité le Témiscamingue », s’étonne encore M. Matte.

 

UNE PARTIE DE CHASSE
Et tant qu’à être au Témiscamingue, pourquoi ne pas profiter des activités locales? Jacques Matte se souvient qu’à cette époque, l’une des personnes qui travaillait ardemment à organiser les activités des artistes dans la région était le regretté Guy Lemire. Cette sortie a été orchestrée avec la journaliste Jolyne Lalonde, également proche collaboratrice du Festival. « Il y avait un homme qui organisait des 84 activités de chasse au faisan au Témiscamingue. Alors, on l’a amené à la chasse au faisan. Il a appris à tirer », se remémore Jacques Matte.

Mais ce n’est pas tout! On a convié d’autres invités à la partie de chasse, et pas n’importe lesquels! Ses partenaires étaient Jean-Claude Lauzon, invité au Festival pour présenter Un zoo la nuit, ainsi que Jean-Claude Labrecque, célèbre directeur photo (À tout prendre, Le chat dans le sac) et réalisateur (Les smattes) qui visitait le festival pour promouvoir son film Le frère André. Jean-Claude Lauzon était vu comme l’un des réalisateurs les plus talentueux et prometteurs pour l’avenir du cinéma québécois. Ayant travaillé en Colombie-Britannique comme guide en forêt dans le secteur de Kamloops, il avait de l’expérience dans le domaine de la chasse. Selon les souvenirs de Jacques Matte, Lauzon avait également été instructeur de tir au pigeon d’argile. Lors de la partie de chasse avec Lelouch et Labrecque, il était donc particulièrement adroit avec les armes à feu et proactif pour donner des conseils à ces deux réalisateurs vétérans. Les trois cinéastes se sont donc entendus comme larrons en foire le temps d’une partie de chasse au faisan dans notre merveilleux et pittoresque Témiscamingue.

 

UN SÉJOUR APPRÉCIÉ
Si l’objectif de Lelouch en visitant la région était de reconnecter avec ses racines cinématographiques ainsi qu’avec la base du grand public, il semble bien qu’il ait aussi réussi à connecter avec la nature. Pour clore cette journée de projection et de chasse au Témiscamingue, un grand banquet extérieur a été organisé à Ville-Marie en son honneur. Plusieurs représentants de médias nationaux étaient sur place. Jacques Matte se souvient de ce repas comme d’un évènement hautement « VIP ».

D’ailleurs, le président du Festival est demeuré en contact avec Claude Lelouch. Le réalisateur a adoré son passage ici et, selon toute vraisemblance, il aimerait revenir. M. Lelouch, l’Abitibi-Témiscamingue vous attend de nouveau à bras ouverts!

 

 

SERGE GAINSBOURG À ROUYN-NORANDA

Serge Gainsbourg est un monument de la chanson française. Il trône auprès des Ferré, Brassens et compagnie. Gainsbourg, c’est le compositeur unique, savoureux, avant-gardiste, ce réalisateur studio génial. Gainsbarre, c’est son alter ego qui a créé la controverse tout au long de sa carrière, c’est le vieux dégueu, soulon, fumeur, lubrique, salace et condamnable… Lequel des deux a foulé le sol de Rouyn-Noranda, en 1989?

 

INVITER UNE LÉGENDE
Avant de répondre à cette question, il est important d’expliquer pourquoi et comment l’équipe du Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue est arrivée à inviter Serge Gainsbourg ici. La raison principale : Gainsbourg faisait alors la promotion d’un tout nouveau film qu’il venait de réaliser, intitulé Stan The Flasher. Synopsis : « Un ex-enseignant d’anglais, pervers et exhibitionniste, interprété par Claude Berri, est en proie aux difficultés conjugales et au désarroi de la vieillesse, confronté sans cesse à l’image des jeunes filles à qui il donne des cours particuliers dans son appartement hanté par sa femme. » La table est mise.

Bien que l’artiste soit en pleine promotion de son film, ne reçoit pas tout bonnement Gainsbourg qui veut. Comment, donc, l’équipe s’y est-elle prise pour inviter la légende? « Robert Charlebois était venu donner un spectacle ici et il a été le premier à m’allumer sur le fait que Gainsbourg allait faire un film. On en avait parlé au distributeur du film et on a su qu’il y avait un intérêt », explique d’emblée Jacques Matte. Le simple fait que Charlebois soit mêlé à cette histoire la rend encore plus invraisemblable.

LE PARI
Quelques semaines plus tard, « on apprend que Gainsbourg veut venir, continue M. Matte. Mais moi je demeure sur mes gardes. C’était une époque où les artistes français venaient davantage nous voir, mais au cours de laquelle ils pouvaient aussi annuler à la dernière minute par l’entremise de leur agent. C’était difficile d’établir un contact direct avec l’artiste. On a décidé de jouer au poker et de risquer le tout pour tout : on a programmé Stan The Flasher en ouverture du Festival ». Reconnu pour ses frasques et controverses, Gainsbourg pouvait arriver en grand au festival, tout comme il pouvait se retrouver dans une situation inimaginable qui forcerait l’annulation de sa présence… Et justement, le pire est presque arrivé.

 

TOUT UN TABAC

À cette époque, la lutte contre le tabagisme dans les lieux publics en était à ses premières armes. À partir de 1989, plusieurs compagnies aériennes commençaient à interdire aux passagers de fumer à l’intérieur de l’avion. Aujourd’hui, ça semble aller de soi. Mais en 1990, c’était une nouvelle règlementation. Certaines compagnies aériennes permettaient cependant aux passagers de première classe de fumer. Gainsbourg était constamment vu cigarette à la main. Il fallait donc s’assurer qu’il puisse voyager en première classe avec une entreprise qui lui permette de fumer. Tout est mis en place afin que le voyage de Gainsbourg vers Rouyn-Noranda soit le plus agréable possible. Mais il semble que malgré tout, un imbroglio soit survenu en vol. Cette journée-là, Jacques Matte se chargeait lui-même d’aller cueillir Gainsbourg à l’aéroport à Montréal. Les technologies de communication n’étaient pas celles d’aujourd’hui. Ainsi, bien qu’il ait tenté de s’informer auprès de l’entreprise aérienne, à savoir si Gainsbourg avait bel et bien pris son vol, personne ne pouvait le confirmer. On lui a cependant certifié que l’avion avait décollé, mais avec du retard. Pendant toute la durée du vol transatlantique, environ sept heures, c’étaient là les seules informations que le président du Festival détenait. Jacques Matte ne pouvait que s’en remettre au destin et croiser les doigts pour que l’artiste soit à bord.

 

VOL EN RETARD
Bien sûr, puisqu’il a décollé avec du retard, le vol n’est pas arrivé à l’heure à l’aéroport de Montréal. Mais les médias qui avaient eu vent de l’arrivée de Gainsbourg, eux, étaient là à l’heure. Le président du Festival est donc à l’aéroport, dans l’attente du vol afin d’accueillir et de prendre en charge la vedette, et tous les grands médias sont aussi présents avec caméras et tout le bataclan pour saisir quelques images. Le stress est à son comble. Gainsbourg est-il à bord? Le retard du vol est particulièrement long et met rudement à l’épreuve la patience et les nerfs du président. Après une longue attente, le vol atterrit enfin. Gainsbourg en sortira-t-il? Tout se joue dans les minutes qui suivent…

Victoire! Gainsbourg sort de l’avion avec les autres passagers et salue brièvement les médias sur place. Il est amené dans un grand salon d’honneur de l’aéroport afin d’y donner quelques entrevues, puis Jacques Matte et Serge Gainsbourg s’engouffrent dans un taxi en direction du prestigieux hôtel Reine-Élizabeth de Montréal, où il est prévu qu’ils passent la nuit avant de prendre un second avion vers Rouyn-Noranda le lendemain. Jacques Matte apprend que le pire a été évité de justesse : le retard du départ de l’avion aurait été dû à un problème avec Gainsbourg. L’avion aurait décollé, puis aurait dû rebrousser chemin, atterrir en France, avant de repartir. La nature de l’imbroglio n’est pas connue. Mais qu’importe : l’artiste est là et il ne reste plus qu’à se rendre à Rouyn-Noranda avec lui.

 

ENTRETIEN AVEC GAINSBOURG
M. Matte se souvient de sa première rencontre avec l’artiste : « Il était d’une politesse extrême, il ne te regardait jamais dans les yeux, il était gêné, la voix douce. Il était surprenamment facile d’approche. Il ne buvait pas beaucoup. Je ne l’ai presque pas vu boire pendant son séjour, contrairement à la légende. C’est faux. Le soir, on a soupé ensemble. Il n’a même pas fini son verre de vin. » Le lendemain matin, une nouvelle dose de stress s’installe lorsqu’il est question d’embarquer sur l’avion Montréal/Rouyn-Noranda, un vol de 90 minutes. Gainsbourg n’a toujours pas le droit de fumer à bord. « Une hôtesse d’expérience a été attitrée afin de s’assurer qu’il ne fume pas alors que l’avion est bondé de journalistes. Air Canada avait même émis un communiqué précisant que Gainsbourg n’aurait pas le droit de fumer dans l’avion! Quand je lui en ai parlé, il a tout de suite accepté de ne pas fumer pour la durée du vol. C’était un homme intelligent. Au cours du vol, il était assis au premier rang de l’avion et l’hôtesse était face à lui. Tout le long du vol, il jouait avec sa cigarette. Il s’amusait avec ça et elle, elle était souriante et d’une patience exemplaire. Mais elle le surveillait. Après un certain temps, il lui a demandé : ‘‘Si on n’a pas le droit de fumer, est-ce qu’on a le droit de chiquer?’’ Il a pris un peu de tabac dans sa cigarette, l’a chiqué et tout s’est bien passé. »

Sur le tarmac de l’aéroport de Rouyn-Noranda, c’est la même ruée qu’à Montréal. Médias, caméras, journalistes. Lorsqu’il sort de l’avion, les caméras le captent complètement décontracté, chaussé d’espadrilles alors que la neige jonche le sol. Et plusieurs des personnalités médiatiques présentes ont rendez-vous avec Gainsbourg au cours de la même journée au motel l’Alpin de Rouyn-Noranda, où il les rencontrera brièvement tour à tour dans une chambre réservée à cet effet.

« Il y avait tout un cirque médiatique, se rappelle Jacques Matte. Plusieurs grands noms étaient là. Julie Snyder est débarquée sans avertir… Je voyais qu’il était fatigué, alors je lui ai proposé de donner les entrevues à deux ou trois journalistes à la fois, mais il a refusé, il voulait bien faire son travail. Il avait demandé une bouteille de gin
qu’il déposait sur la table à laquelle il s’installait avec les journalistes, mais il n’y touchait pas, ou presque pas. C’était pour préserver l’image, alimenter le mythe. Et il y a des journalistes qui sortaient de cette chambre la tête enflée, à qui il avait dit : ‘‘C’était la meilleure entrevue de ma vie!’’. Il était joueur, il les manipulait afin qu’ils racontent à tout le monde qu’ils avaient obtenu la meilleure entrevue de la carrière de Gainsbourg. Il a passé la journée en entrevue. Toutes ses anecdotes étaient consignées dans un petit calepin. Il y avait là une liste de femmes avec lesquelles il avait été. Le message était contrôlé. C’était un gars qui était hyper en ordre. »

C’est de cette manière que s’est achevée la première journée de Serge Gainsbourg à Rouyn-Noranda sous l’oeil attentif du président du Festival. Le lendemain, jour d’ouverture, Gainsbourg sera sous la responsabilité d’un bénévole alors que Jacques Matte veillera au bon déroulement de l’évènement; Stan The Flasher sera présenté au Théâtre du cuivre et sera suivi d’une conférence de presse devant le public. Beaucoup de travail reste à venir…

Le parcours pour amener Gainsbourg de la France jusqu’à Rouyn-Noranda n’a pas été de tout repos. Mais le pari pris par l’équipe du a été gagnant. Une fois rendu dans la région, encore fallait-il diffuser son film et le présenter aux festivaliers…

 

LE TOUBIB CANADIEN
Pour s’assurer que son séjour soit des plus agréables, Gainsbourg était constamment accompagné par un bénévole. Celui à qui l’on a confié cette mission se nomme Jean Houde, un médecin anesthésiste. « Jean, c’était un cool cat, souligne Jacques Matte. Il était pilote d’avion dans le nord. C’était un gars spécial, un être à part et il était bénévole au Festival. Et il était d’un calme… Gainsbourg était rassuré d’avoir avec lui un toubib. Il le présentait comme son toubib canadien. Pendant son séjour, il lui a raconté toutes les maladies et les problèmes qu’il a pu avoir dans sa vie, ses opérations. Il se vantait d’avoir enterré deux cardiologues… c’était dans ses légendes. Avec toutes les maladies dont il a parlé, Jean s’étonnait qu’il soit encore en vie. »

 

DANS LA LOGE
Arrive donc la grande soirée d’ouverture du festival durant laquelle Stan The Flasher doit être présenté. « On était dans la loge avant la présentation du film et Gainsbourg avait une mallette qu’il apportait avec lui partout, raconte Jacques Matte. Tout le monde se demandait ce qu’elle contenait. Dans la loge, il y avait le député François Gendron, une ministre fédérale aussi, le monde politique était là. Tout le monde était un peu impressionné par rapport à un Gainsbourg timide qui se promenait nu-pieds dans ses petits baskets au mois d’octobre, ses jeans trop courts et son veston trop serré. Réalisant qu’il était le centre de l’attention, il a décidé d’ouvrir la mallette qui contenait des bijoux. Il met une montre. Il l’expose à la vue de tout le monde et dit : ‘‘C’est une Cartier spécialement dessinée pour Gainsbourg.’’ Et puisque nous portions tous le tuxedo, sauf lui, il ajoute : ‘‘Les seuls moments où je me mets un tuxedo, c’est pour aller au restaurant Maxim’s, une fois par mois.’’ »

Maxim’s est un prestigieux restaurant de Paris auquel il était fréquemment vu au bras de demoiselles. Charlotte Gainsbourg a déjà raconté que son père l’y amenait chaque soir du Nouvel An et que, pour l’occasion, elle devait s’habiller des plus belles robes de designers. Les montres Cartier font partie des bijoux les plus luxueux de la planète. « Pour Serge Gainsbourg, l’élégance était dans les détails », écrivait Le Figaro lors du 30e anniversaire de son décès. Ça résume bien l’affaire. « Il sentait qu’il était le centre d’attention, il donnait ce spectacle, mais ici, il était très modéré. Il était à la fin de sa vie et il voulait que son projet de film soit connu », précise Jacques.

 

LA CONFÉRENCE DE PRESSE
Le film a donc été présenté, puis le public a été invité à rester après la projection afin d’assister à une conférence de presse de l’artiste, dans la salle de cinéma. Cette conférence était animée par la journaliste Jolyne Lalonde, qui avait alors la charge d’animer des conférences chaque année. « Je me souviens qu’il soit arrivé sur scène avec une Gitane allumée à la main. Premier malaise parce que nous étions aux débuts de la lutte contre le tabagisme à l’intérieur des établissements », mentionne d’entrée de jeu Mme Lalonde.

Gainsbourg tenait à parler du film et Jolyne Lalonde devait l’interviewer à ce sujet. Bien sûr, elle savait qu’une entrevue avec Gainsbourg pouvait aller dans n’importe quel sens. Il suffisait d’un rien pour que ça s’emballe et qu’il ne soit plus possible d’obtenir des réponses crédibles de sa part. « En tant que femme, en tant que féministe, je n’avais pas beaucoup aimé le propos du film. J’avais travaillé très fort pour trouver des points positifs à aborder. Je me souviens d’avoir remarqué beaucoup de couleurs bleutées tout au long du film, ça donnait des ambiances un peu enfumées. Ça rappelait sa fumée de cigarette, ses Gitanes… Je lui ai donc passé la remarque et je me souviens que ça l’avait frappé. Il n’avait pas nécessairement pensé à ça. À la fin de la conférence, il aurait dit quelque chose comme : ‘‘Elle est pas conne, la nénette!’’. Venant de Gainsbourg, c’est presque un compliment », rigole-t-elle.

D’ailleurs, Gainsbourg a lui-même étiré la durée de la conférence de presse! Une fois les questions de Mme Lalonde posées, il s’est tourné vers le public et a lancé : « Maintenant, on continue, mais avec que des vacheries! », se souvient-elle en riant. « Il voulait recevoir des vacheries du public! »

 

ET APRÈS?
Le lendemain, Gainsbourg est retourné à Montréal, où il a été reçu à l’émission de télévision de fin de soirée Ad Lib, animée par Jean-Pierre Coallier. Contrairement aux Rouynorandiens, ce dernier a eu droit à Gainsbarre. À son arrivée sur le plateau, devant les caméras, avant même que l’animateur n’ait eu le temps de le saluer, Gainsbourg a lancé un : « Tabernacle! » M. Coallier lui a gentiment demandé si c’étaient les gens de Rouyn-Noranda qui lui avaient appris ça. Ce à quoi Gainsbourg a simplement rétorqué un autre : « Tabernacle! » Pauvre Jean-Pierre Coallier… Le contexte dans lequel la phrase suivante a été prononcée par Gainsbourg demeure flou, mais aujourd’hui, l’un des principaux éléments que la mémoire populaire a retenu de son passage ici, c’est : « Le comble du snobisme, c’est d’aller à Rouanda plutôt qu’à Cannes, Venise ou Berlin. » A-t-il apprécié sa visite ici? « Ce qu’on m’a dit, c’est que rendu à Montréal, il a composé une chanson sur l’Abitibi, affirme Jacques Matte. Durant un souper, il écrivait des phrases sur une serviette de papier et il jouait un rythme avec ses ustensiles. C’est un distributeur qui m’a raconté ça. Il y aurait donc un projet inachevé de chanson sur l’Abitibi. » Serge Gainsbourg est ensuite retourné chez lui, où il s’est éteint trois mois plus tard, le 2 mars 1990.

 

MARIE TRINTIGNANT AU FESTIVAL DU CINÉMA… ET AU WALMART!?

En 1998, le nom de l’actrice française Marie Trintignant brillait parmi ceux des géants du cinéma français. Elle incarnait la beauté, la classe ainsi que l’héritage de son père, le légendaire comédien Jean-Louis Trintignant. La Marie que le Festival a reçue était une soie, de dire Guy Parent, cofondateur du festival, et une mère aimante qui a ramené en France des tonnes de cadeaux pour ses enfants!

 

LA GRANDE MARIE
« C’était une légende du cinéma français pour nous », se souvient Guy Parent, cofondateur du Festival. En 1998, la comédienne était invitée alors qu’elle venait présenter le film …Comme elle respire. L’oeuvre est une réalisation de Pierre Salvadori. Ce dernier avait été l’invité du Festival quelques années auparavant ‘‘et il avait adoré son expérience’’, se souvient M. Parent. C’est lui qui a convaincu Marie de l’accompagner au Festival. » Sa prestigieuse réputation la précédait. Bien qu’elle n’ait jamais remporté le trophée, Marie Trintignant a été nommée cinq fois au gala des César du cinéma, en France. Sa dernière nomination, en 1999, était justement pour son rôle dans … Comme elle respire. Le simple fait d’être la fille de Jean-Louis Trintignant, qui a brillé auprès de Brigitte Bardot ainsi que dans Un homme et une femme de Claude Lelouch, était déjà un fait suffisant pour épater la galerie. Mais elle volait de ses propres ailes. Sa carrière était une réussite.

 

« TEL EST PRIS QUI CROYAIT PRENDRE! »
Lors de son passage ici, Marie Trintignant voulait se changer les idées, se détendre. Elle avait demandé de ne pas donner d’entrevues aux médias. Mais son ami réalisateur Pierre Salvadori avait en tête de lui jouer un tour. Lors du souper d’ouverture du Festival, Salvadori avait manigancé un petit plan auquel il a mêlé Guy Parent. « Il m’a proposé de faire croire à Marie Trintignant qu’elle devrait participer à un panel devant public tout de suite après le souper », se souvient-il.

« Elle m’a demandé de quoi il serait question. Je lui ai dit qu’elle devrait s’exprimer sur la perte de vitesse du cinéma français à l’international. Nous pensions qu’elle était pour grimper dans les rideaux », se rappelle M. Parent. Mais il n’en a rien été. Elle a tout bonnement accepté avec la plus grande gentillesse du monde. Le réalisateur et Guy Parent en sont tombés des nues! Pierre Salvadori lui a ensuite expliqué la supercherie. « Tel est pris qui croyait prendre », conclut M. Parent. Pour Guy Parent, cela démontre toute la douceur de la dame. Et il croit que l’atmosphère particulière du Festival a peut-être un rôle à jouer aussi. « Avec toute l’équipe qui est si chaleureuse et l’accueil que les bénévoles réservent aux artistes, les invités sont souvent charmés, ils sentent qu’ils peuvent être eux-mêmes », estime-t-il. « Tout au long de son passage ici, elle a été d’une gentillesse et d’une douceur… une soie! », ajoute le cofondateur.

 

DU GROS MAGASINAGE!
À vrai dire, Marie Trintignant se sentait tellement à l’aise chez nous qu’elle est partie pour une session de magasinage intense au Walmart durant son séjour! Imaginez! La grande actrice française en shopping au Walmart de Rouyn-Noranda! Quelle image étonnante! « Elle logeait au motel l’Alpin [aujourd’hui le Quality Inn du boulevard Rideau], comme tous les invités du Festival, et elle avait remarqué le Walmart devant l’hôtel. Alors, elle a décidé d’aller y faire un tour, se remémore Guy Parent. Elle est sortie de là avec des tonnes et des tonnes de jouets et de cadeaux pour ses enfants. Elle voulait tant leur faire plaisir! Elle en a tellement acheté que nous avons dû trouver des poches de hockey pour qu’elle puisse transporter tout ça avec ses bagages sur l’avion! » Il faut dire qu’à cette époque, avant le 11 septembre 2001, il était beaucoup plus facile de transporter beaucoup de bagages sur les vols commerciaux. Les choses ont pas mal changé…

 

LA VIE EST BELLE
Il n’en demeure pas moins que 1998 était une grosse année pour le Festival. Non seulement Marie Trintignant était-elle ici, mais le film La vita è bella, l’un des grands films de l’histoire récente du cinéma italien, faisait partie de la programmation et c’est d’ailleurs cette oeuvre qui a remporté le Grand Prix Hydro-Québec.

 

LES TEMPS CHANGENT
C’était une autre époque dans l’histoire du Festival. Il était plus facile, à ce moment, de recevoir des invités de l’international. « Il y avait moins de festivals dans le monde, explique Guy Parent. Puis ils se sont multipliés et certains festivals ont commencé à payer les artistes pour les attirer. Dans certains pays, les invités sont reçus carrément par le roi! Comment notre festival pourrait-il compétitionner avec ça? »  L’époque de la visite des Marie Trintignant, Claude Lelouch et Serge Gainsbourg est peut-être révolue, mais de nos jours, les invités sont toujours traités aux petits oignons par l’équipe et les bénévoles!